Zylberman Patrick
juin 2010, par serge cannasse 
Historien, Patrick Zylberman travaille à l’Institut des Hautes Études en santé publique. Il a été l’un des deux commissaires scientifiques de l’exposition « Epidémik », qui se tient depuis octobre 2008 à la Cité des Sciences et de l’Industrie. Pour lui, les oppositions à la vaccination ont des causes multiples, dont les cultures nationales et l’oubli des épidémies massives et graves dans les pays développés. Surtout, elles participent à une "montée générale de l’irrationnel" et à un mouvement général de "délégitimation de l’expertise."
Le mouvement antivaccinal a-t’il joué un rôle important en France ?
Il a eu son heure de gloire dans les années 70, qui sont aussi celles d’une critique radicale contre le pouvoir médical et de la vogue des médecines douces. Mais il n’a jamais atteint l’ampleur qu’il a eu dans d’autres pays, par exemple, en Grande-Bretagne à la fin du 19ème siècle. En 1885, les manifestations contre la vaccination antivariolique ont rassemblé jusqu’à 20 000 personnes. Le résultat a été de faire abroger en partie la loi sur la vaccination obligatoire contre la variole, en y faisant introduire une clause de conscience permettant aux gens de ne pas faire vacciner leurs enfants en invoquant des motifs religieux. Dans ce pays, les mouvements antivaccinaux sont largement fondés sur le respect de la Providence divine et sont associés aux nombreuses sectes qui existent en dehors de l’Église officielle. Cela s’explique aussi par le fait que la loi britannique prévoyait des sanctions financières, pénalisant les familles pauvres. En France, le caractère obligatoire de la vaccination ne s’est jamais accompagné de contraintes fortes et réelles.
Dans notre pays, l’opposition à la vaccination s’est plutôt faite contre le fait même de l’obligation, au nom de la liberté. Ainsi, en 1882, Jules Ferry a dû renoncer à lier l’inscription des enfants à l’école et leur vaccination contre la variole. Celle-ci n’est devenue obligatoire qu’en 1902. Elle a d’ailleurs mis du temps à s’enraciner. À l’époque, elle nécessitait trois injections, une la première année, puis deux rappels à 11 ans et 21 ans. Pendant des années, seule la première a été appliquée.
Le mouvement antivaccinal a eu un rebond en 1950, avec l’obligation de la vaccination par le BCG. La ligue contre l’obligation vaccinale, créée en 1954, avait une composition très hétéroclite : associations familiales, médecins, avocats, adeptes du végétarisme, de l’homéopathie, de la pédagogie Fresnay, etc. Elle a obtenu un certain succès, puisqu’au début des années 60, a été votée une loi, encore en vigueur, qui prévoit que les accidents survenus à la suite d’une vaccination obligatoire seront automatiquement indemnisés par l’État. Mais le mouvement antivaccinal a ensuite été balayé par l’enthousiasme général pour la vaccination, notamment celle contre la poliomyélite. On peut d’ailleurs constater que l’histoire alterne les périodes de profonde suspicion (par exemple, contre la vaccination antivariolique) et celles de grande confiance (vaccination antipoliomyélitique).
En France, la dernière victoire des « antivaccins » est celle remportée contre l’obligation de la vaccination contre l’hépatite B, à la fin des années 90, à cause d’une erreur du ministre de la santé de l’époque. Le résultat est catastrophique : les adolescents ne sont pas vaccinés et les tout-petits le sont très peu. Aujourd’hui, les opposants sont de nouveau actifs du fait de la mise sur le marché d’un vaccin hexavalent comportant celui contre l’hépatite B.
Comment expliquer que malgré ses incontestables succès, la vaccination ait parfois rencontré une forte opposition ?
Beaucoup de facteurs entrent en jeu. Par exemple, un facteur que l’on peut qualifier d’anthropologique, qui a existé dès les débuts de la vaccination, au 18ème siècle, avec la vaccine de Jenner, et qui n’a pas changé : la crainte d’introduire dans son corps un élément dangereux supposé protéger contre une maladie dont on ne sera peut-être jamais atteint. Les gens vont se faire vacciner quand la menace devient tangible, en cas d’épidémie, par exemple, comme on l’a vu récemment avec la pandémie de grippe A/H1N1 : l’affluence dans les centres de vaccination a suivi la courbe épidémique.
Les gens interrogés sur leurs raisons de ne pas se faire vacciner contre la grippe saisonnière n’invoquent pas les effets secondaires, ils parlent seulement de la bénignité de la maladie, y compris les médecins. C’est aussi une des raisons du peu de succès de la vaccination contre la grippe A/H1N1 : les gens l’ont confondu avec une grippe saisonnière, réputée non dangereuse. Cependant, ce sont surtout les enfants et les jeunes qui ont été vaccinés, ce qui montre qu’il y a eu malgré tout une compréhension du caractère particulier de cette maladie, plus susceptible d’atteindre ces tranches d’âge ainsi que les femmes enceintes.
Il y a également un facteur culturel. Nous avons parlé du rôle de la religion en Angleterre ou de la défense de la « liberté » en France. En Allemagne, c’est plutôt la philosophie « naturaliste » qui est en cause : l’opposition à la vaccination est beaucoup plus radicale qu’ici et va de pair avec le succès de l’homéopathie et la grande défiance envers les antibiotiques. C’est un député allemand qui a lancé la contestation contre la stratégie de l’OMS contre la pandémie de grippe A/H1N1.
Autrefois, les gens étaient confrontés aux maladies infectieuses graves, ce qui n’est guère le cas aujourd’hui.
De nos jours, pratiquement personne n’a vécu une épidémie grave. Les gens ont oublié ce que c’est, grâce à la vaccination ! Dans l’enquête Nicolle, récente (2006), les personnes interrogées ne placent celle-ci qu’en 5ème position dans les mesures efficaces pour se protéger contre les maladies infectieuses.
De manière générale, plus que d’une opposition tranchée à la vaccination, on assiste à un effritement des attitudes et des comportements depuis les années 90, pour des raisons qui sont loin d’être claires et qui ne sont pas propres à la France. Cela participe d’une espèce de lame de fond contre les innovations technologiques, surtout dans les domaines de l’alimentation et de la biologie (peur des manipulations génétiques, des OGM, des nanomatériaux, etc).
Elle est associée à une délégitimation de l’expertise et à une très grande défiance à l’égard de la science. Autrefois, celle-ci était synonyme de progrès. Aujourd’hui, il lui est demandé de prouver en quoi elle est utile, voire de prouver en quoi elle est vraie. Depuis les grands scandales sanitaires (sang contaminé, hormone de croissance, etc), la médecine est perçue comme une source de dangers, et ce d’autant plus que la défiance est grande vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique, accusée d’acheter les experts. Avec la grippe A/H1N1, ce phénomène a été accentué par la nouveauté des vaccins : est-ce qu’ils ont bien été testés ? est-ce qu’ils n’ont pas été fabriqués trop rapidement ? et ainsi de suite.
Cette montée de l’irrationnel est inquiétante. Les gens sont capables de vous dire dans le même élan qu’ils refusent le vaccin contre la grippe A/H1N1 parce qu’il contient tel ou tel adjuvant, mais qu’ils acceptent celui contre la grippe saisonnière, qui contient pourtant les mêmes ! Nous assistons à la fois à un déni de certains risques et à l’inflation de l’importance de certains autres. Fait notable : contrairement à ce qui se passait autrefois, ces attitudes paradoxales sont aujourd’hui plus le fait d’une sensibilité de gauche que de droite.
Est-ce un problème d’information ?
Dans les dernières années, les pouvoirs publics ont donné des signaux négatifs sur la vaccination. Je pense que la levée de l’obligation vaccinale par le BCG (en 2007) a été à cet égard une erreur. En se contentant de la recommander seulement pour certains groupes cibles, les pouvoirs publics ont laissé s’installer un doute sur l’utilité de la vaccination d’une manière générale.
Le problème de l’information sanitaire à la française est bien plus vaste que celle sur les seuls vaccins. C’est notre véritable exception culturelle : pas de vagues. Pour éviter de heurter tel ou tel groupe de pression, les campagnes de communication n’ont aucun « punch ». C’était manifeste avec la grippe A/H1N1, où même les médecins ont été très mal informés.
Les médias sont-ils en cause ?
Bien que la presse ait fait des progrès, il y a une espèce de médiocrité générale de l’information, qui est due en grande partie à l’absence d’un cursus de formation en journalisme scientifique. Les exceptions sont le résultat de trajectoires individuelles particulières. Cela étant, la montée de l’irrationnel est un phénomène général, que les journalistes ne font que partager avec le public et les politiques. C’est elle le véritable problème.
Dans vos travaux, vous insistez sur la stigmatisation de certains groupes sociaux lors des épidémies. Est-ce une composante des phénomènes antivaccinaux ?
C’est tout de même plus difficile de stigmatiser avec la grippe qu’avec le VIH ! pourtant, même lors de la récente pandémie, cela a existé. En Amérique latine, il y a eu un mouvement antimexicain. Sur certains sites internet, la grippe a été associée aux Juifs, dans une logique classique de rejet du « corps étranger ». Je pense que cette tendance est indéracinable : c’est toujours la faute de l’autre.
Référence : Gautier A., Jauffret-Roustide M., Jestin C. Enquête Nicolle 2006. Connaissances, attitudes et comportements face au risque infectieux. Études et santé. INPES, 2008
Voir aussi l’
entretien avec Patrick Zylberman
publié sur le site interministériel traitant des menaces pandémiques grippales
Cet article est d’abord paru dans le supplément spécial "vaccins" du numéro 843 du 31 mai 2010 de la Revue du praticien médecine générale, publié avec le soutien du LEEM (Les industries du médicament)