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Vaccins : des enjeux sanitaires, économiques et stratégiques
juin 2010, par serge cannasse 

L’industrie du vaccin est très typique de la nouvelle économie de la connaissance, dans laquelle la France est d’ailleurs bien placée. Mais son importance dans la sécurité sanitaire d’un pays en fait aussi un enjeu politique, voire stratégique, de première importance. Les liens entre secteurs public et privé sont alors non seulement inévitables, mais hautement souhaitables.

Avec moins de 3 % du marché mondial du médicament en 2009, l’industrie du vaccin semble bien modeste. Mais avec un taux de croissance annuel qui atteint les 10 % par an, elle apparaît aussi comme un de ses secteurs les plus dynamiques, d’autant moins négligeable que son chiffre d’affaire s’établissait déjà à 8,5 milliards de dollards US en 2006 (20 milliards prévus pour 2012). Et avec 137 produits en développement, elle illustre la profonde mutation que connaît actuellement l’industrie pharmaceutique, due au passage dans le domaine public de nombreux médicaments, au profit des génériqueurs.

Mais ne s’y lance pas qui veut, comme le montre son extrême concentration : seuls 8 laboratoires produisent des vaccins, dont 5 se partagent 95 % du marché mondial (Sanofi Pasteur, GSK, Pfizer, Merck, Novartis). Les autres, créés dans les pays émergents (Inde, Chine), visent essentiellement un marché domestique, du moins pour l’instant.

Un modèle économique exigeant

Si le nombre d’acteurs est limité, c’est que la production d’un vaccin demande des investissements considérables par rapport à ceux que réclame le développement des médicaments classiques, pour un résultat qui est loin d’être certain : la Recherche et Développement représente plus de 20 % du chiffre d’affaires des laboratoires concernés. Elle réclame des savoirs-faire extrêmement pointus et des équipements très sophistiqués : les vaccins sont difficiles à copier, donc pas généricables. Elle implique de nouer des liens de partenariats avec une myriade d’entreprises innovantes, dont les fameuses « start-up » de biotechnologies, souvent issues de la collaboration entre recherche publique et privée. Pour des raisons de sécurité, portant sur des populations importantes, le temps de mise sur le marché des vaccins est bien plus long que celui des médicaments classiques, en général plusieurs années : les essais cliniques nécessitent de recruter des effectifs importants, les réglementations publiques avant autorisation de mise sur le marché imposent la multiplication des contrôles d’efficacité et de sécurité. Enfin, le succès n’est jamais garanti : il est malheureusement fréquent que tel vaccin prometteur soit en définitive décevant, obligeant ses promoteurs à recommencer une bonne partie des travaux.

Un facteur de développement économique

Secteur en forte expansion, répondant à une demande mondiale, situé sur le marché porteur des biotechnologies, de plein pied dans l’économie du savoir, qui est une des clefs de la réussite des économies développées, nouant une multitude de partenariats avec des entreprises innovantes, de toutes tailles, dans une logique moderne d’économie en réseaux et de structuration en pôles d’excellence : toutes ces données suffiraient pour que les pays développés invitent les entreprises du vaccin à s’installer sur leur sol et à y rester.

Un atout clef de la sécurité nationale

Ça n’est pourtant pas sur le versant économique qu’insiste le Professeur Gérard de Pouvourville (titulaire de la chaire d’économie de la santé à l’ESSEC – École supérieure des sciences économiques et commerciales, Paris). « Les vaccins sont un outil majeur de la sécurité sanitaire des États, explique-t’il. Comme pour les médicaments classiques, ce qui concerne leur production, leur stockage et leur distribution peut faire l’objet d’accords entre autorités sanitaires et industriels. Mais l’industrie du vaccin a ceci de particulier qu’ils portent bien plus souvent sur des achats directs par les États aux entreprises, notamment dans le but de sécuriser l’approvisionnement : les capacités de production ne sont pas illimitées. Bien entendu, cela est surtout vrai pour des vaccins stratégiques, par exemple, ceux qui protègent contre des épidémies (par exemple, la grippe A/H1N1v), contre des maladies endémiques ailleurs que sur le territoire de l’État acheteur, mais pouvant être « importées », ou contre des germes pouvant être utilisés dans une attaque bactériologique. Les vaccins entrés dans l’usage commun suivent les circuits habituels du médicament. »

En cas d’épidémie, les partenariats entre les structures de recherche publique et celles de l’industrie sont renforcés : il est urgent d’identifier et isoler le virus, d’évaluer sa capacité à être cultivé, de tester son efficacité, etc. Ce sont alors des structures publiques, nationales ou internationales (par exemple, l’OMS, dont le rôle est prépondérant), qui mettent à disposition des laboratoires les souches vaccinales.

Plus ordinairement, ce sont les autorités sanitaires qui fixent le calendrier vaccinal, décident de l’obligation de se faire vacciner ou pas et de l’extension souhaitée de la couverture vaccinale à la population générale ou à des groupes-cibles. Les produits présents dans ce calendrier représentent ainsi un marché stable pour les industriels concernés.

Une industrie de prestige

Sécurité sanitaire, importance et qualité de la recherche publique sont donc deux arguments supplémentaires qui incitent les États à disposer sinon d’une industrie nationale, en tout cas de la présence de centres de recherche et de production sur leur territoire, et, explique Gérard de Pouvourville, « à entretenir des relations stables, étroites et très conventionnées » avec les industriels. Il en ajoute un troisième : le prestige international du pays abritant les centres d’excellence en recherche, aussi bien publics que privés, l’atout diplomatique que représente la capacité de produire des outils aussi essentiels à la sécurité des pays et l’image flatteuse donnée par les politiques humanitaires que les vaccins permettent.

France : une bonne place à préserver

Or, dans le secteur vaccinal, la France et l’Europe sont bien placées. Les laboratoires du Vieux Continent produisent 90 % des vaccins utilisés dans le monde. Ils exportent 84 % de leur production, soit 3.5 milliards de doses par an. Les deux tiers des sites de recherche et de production, ainsi que les deux tiers des personnels employés dans l’industrie du vaccin sont en Europe. Celle-ci attire 65 % des projets d’investissement en recherche, du fait de l’excellence de son expertise. Quant à la France, elle abrite 3 centres de Recherche et Développement et deux centres de production (comme l’Allemagne), ainsi qu’un pôle de compétitivité consacré au vaccin, basé à Lyon.

« La production de l’industrie pharmaceutique française, notamment celle dédiée au vaccin, est un enjeu stratégique majeur, en termes d’influence comme de sécurité sanitaire et politique », conclut Gérard de Pouvourville.

Lien d’intérêt : cet article est d’abord paru dans le supplément "Vaccins" du numéro 843 du 31 mai 2010 de la Revue du praticien médecine générale, publié avec le soutien du LEEM (Les industries du médicament)

Photo : Hong-Kong, 2007 © serge cannasse
Pour voir l’image en plus grande taille : Gallery : Carnets de santé-juin 2010




     
Mots clés liés à cet article
  industrie pharmaceutique vaccinations économie de la santé
     
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