Dix ans d’Infirmiers.com : les ingrédients du succès
mars 2010, par serge cannasse 
Bizarre ! Après 10 années d’existence, 5 millions de pages vues par mois, 650 000 connexions mensuelles et 73 000 abonnés, le site Infirmiers.com devrait faire chauffer les neurones de plus d’un analyste averti de l’information sur internet, avec comme interrogation principale : mais comment font-ils ? et comme foyer d’ébullition la question rituelle : mais quel est donc leur « business model » ? Mais non ! personne ne semble s’intéresser au succès du premier site des professions de santé en termes de fréquentation.
Il a pourtant quelques ingrédients bien repérables, même s’ils ne suffisent pas à décrire la recette : ici comme en matière de cuisine, le savoir-faire, autre nom du talent, a toujours le dernier mot.

Premier ingrédient : l’enracinement dans la profession
Infirmiers.com a été et reste conçu et développé par des infirmiers bien enracinés dans la profession et ses pratiques. Infirmiers qui sont aussi des passionnés du web attentifs aux besoins, humeurs et désirs de ses acteurs, les « internautes », c’est-à-dire vous, qui êtes en train de lire cet article. Infirmiers qui savent s’associer à d’autres professionnels (y compris de santé) pour développer des compétences multiples.
Deuxième ingrédient : l’indépendance
Au départ, donc, pas d’étude de marché géniale issue du cerveau perfectionné d’un diplômé d’HEC ou d’Harvard, ni même d’un patron de presse courant derrière le progrès en marche. Mais, dans les premiers temps de l’internet « grand public » (1997), un accro aux soins d’urgence, Antoine Huron, qui démarre un site « perso » pour les étudiants en IFSI (Institut de formation aux soins infirmiers) et se prend vite au jeu, et un infirmier anesthésiste, Grégoire Coutant.
Comme beaucoup d’événements décisifs, leur rencontre se fait par hasard. Ils créent d’abord un site pour le comité du 3ème arrondissement de Paris de la Croix-Rouge, où ils sont secouristes bénévoles. Ils décident ensuite de fonder un « truc » d’information à destination des infirmiers et étudiants en IFSI. L’investissement financier se borne à acheter le nom de domaine : infirmiers.com avec un « s », le singulier étant déjà pris.
Troisième ingrédient : la passion
En revanche, l’investissement en temps est colossal, ce qui prouve deux choses : on peut parfaitement survivre quelques années en dormant deux à trois heures par nuit, tout en continuant son travail salarié ; il est possible de rester collé à un écran d’ordinateur plusieurs heures d’affilée en se nourrissant de coca (la boisson, évidemment !) et de pizzas.
Mars 2000 : le site est lancé. Succès immédiat. Pas dormir, coca, pizza. Les annonceurs pointent leur nez. Comment rentabiliser le « truc » avant d’être interné pour épuisement ou pétage de plombs, au choix ? La création d’une SARL de presse et l’ouverture du site Emploi Infirmiers (aujourd’hui Emploi soignants) en août permet les premières rentrées financières. C’est Byzance ! achat d’un téléphone-fax ! Nouveau coup d’accélérateur sur l’audience. Pas dormir, coca, pizza.
Décembre : création du comité de rédaction. Ça devient sérieux.
Quatrième ingrédient : l’adaptation
La suite des péripéties suit le développement de la professionnalisation du site. Création de la boutique en 2002, avec des produits adaptés aux besoins des infirmiers, maquette plus esthétique en 2004, réalisée par un « vrai » graphiste, création de la société Izéos en 2006, destinée à abriter les activités complémentaires d’information et de commercialisation, lancement de la vente en ligne en 2007, abandon de la profession soignante pour les deux fondateurs, à qui il arrive même de prendre des vacances.
L’équipe s’agrandit, avec en particulier un rédacteur en chef (Guy Isambart, directeur des soins) et un spécialiste de la formation par internet (Jérôme Clément, cadre de santé formateur et actuel président de Formatic Santé).
Cinquième ingrédient : le sens de l’à-propos
Les analystes trouveront certainement une logique de développement d’entreprise « média » à cette histoire. Dans l’après-coup. Quand elle se fait, elle ne suit pas un quelconque modèle préconçu, à la manière des planificateurs occidentaux qui tentent de prévoir par le menu les étapes d’un « projet ». Elle procède plutôt comme le préconisent les stratèges Chinois, en épousant la courbe des événements tout en gardant le cap. Ce « surf » ne va pas sans intuition et sens de l’à-propos. Au fait, vous avez jeté un coup d’œil au prix du Concours pour les 10 ans d’Infirmiers.com ?
Info web : un autre journalisme ?
De nombreux commentateurs prétendent que les journaux en ligne s’écartent radicalement de leurs ancêtres de papier, tant par leur style d’écriture que par leur mode de fonctionnement. Qu’il y ait des différences, c’est indéniable, le contraire serait d’ailleurs étonnant. En revanche, prétendre qu’elles créent un abîme entre les deux types de publication apparaît franchement exagéré. Pour s’en persuader, il suffit de lire les articles d’Infirmiers.com : on y chercherait en vain la quintessence de la prétendue « écriture web » (articles hyperbrefs, téléphone portable oblige, phrases courtes, pauvreté du vocabulaire, répétition des mots clefs susceptibles de passer le référencement par Google, surtout dans le titre, etc). Ce qui n’empêche pas le site d’avoir une fréquentation qui dépasse aujourd’hui les 650 000 connexions par mois, excusez du peu ! Son succès s’explique en partie non pas par un « management » « tendance », comme disent certains conseillers en marketing qui passent leur temps à essayer de vendre du vent, mais bien par un mode de fonctionnement qui s’enracine dans la meilleure tradition du journalisme.
Le cinéma américain nous fait penser qu’au centre de celle-ci se trouve le rédacteur en chef, tyran imposant sa loi à des journalistes avides de sensations ou au contraire d’informations inédites et fiables et garant de la ligne éditoriale contre orages et tempêtes. Son rôle est effectivement crucial, comme l’est celui d’un chef d’orchestre. Mais aucun rédacteur d’Infirmiers.com n’imagine un seul instant Guy Isambart, leur « chef », en ogre menaçant, même s’il lui arrive parfois de les rappeler à quelques impératifs, en général de forme plus que de fond.
La ligne éditoriale d’un journal ou d’une revue a une origine double. D’une part, le directeur de publication, ici Antoine Huron, s’assure de son positionnement et de sa philosophie. D’autre part, le comité de rédaction vérifie périodiquement (deux fois par an chez Infirmiers.com) que celle-ci est respectée, propose des améliorations, émet des critiques ou suggère des pistes nouvelles. Chez Infirmiers.com, ses réunions sont surtout une occasion d’échanges à bâtons rompus permettant à chaque rédacteur un tour d’horizon d’autant plus complet que ses participants viennent des professions de santé les plus diverses et de toutes les régions de France.
Alors, pas de forums ? Facebook ? Twitter ? et autres "réseaux sociaux" ? si, bien sûr ! mais à leur place : celle d’échanges entre internautes à partir d’un lieu commun et apprécié, et non la prétention à réinventer le journalisme par l’étalage des humeurs des uns et des autres.
L’auteur est membre du Comité de rédaction d’Infirmiers.com.
Photos : Paris, 2006 © serge cannasse --- logo concours Infirmiers.com