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Des experts sans liens d’intérêt ont-ils de l’intérêt ?
avril 2010, par Rimbaud Pierre 

Il est bien plus informatif d’entendre les avis d’experts dont on connaît clairement les intérêts, que celui de personnes n’en ayant aucun dans l’affaire et qui afficheraient une dangereuse prétention d’objectivité - alors qu’elles auraient sans doute moins d’expérience et peut-être moins de compétence. La comparaison avec le fonctionnement d’un tribunal aide à le comprendre.

Au tribunal, le jury se fait une idée d’après les déclarations de camps opposés et les témoignages de personnes directement impliquées, au cours d’un débat organisé par un président neutre qui se garde bien d’émettre aucun avis. On se doute bien que ni l’accusé, s’il est coupable, ni la partie civile, si elle a de grosses indemnités à gagner, ne diront une vérité impartiale. La justice préfère néanmoins écouter ces personnes peu dignes de foi que se fier à l’opinion du plus indépendant des journalistes…

Il y a néanmoins des limites à cela. Un témoignage trop biaisé n’est pas recevable. C’est pourquoi on demande au témoin de parler sans haine et sans crainte et de s’engager à dire la vérité telle qu’il la perçoit. C’est-à-dire qu’on n’admet pas le mensonge délibéré. Le faux témoignage est interdit ; or il est toujours mû par un intérêt puissant. Quiconque sait qu’il serait contraint de mentir pour protéger son intérêt personnel ou celui de ses proches est dans l’obligation de s’abstenir de témoigner.

Une autre notion, bien différente, est la récusation d’un juré. Il ne s’agit pas ici d’éviter un conflit d’intérêt, mais d’éliminer un biais d’influence. Le jury doit être aussi impartial que possible. Aussi s’efforce t-on de choisir des personnes n’ayant sur l’affaire aucune idée préconçue et de les mettre pendant la durée du procès à l’abri des pressions et suggestions extérieures.

Les mêmes mécanismes s’appliquent à la communication scientifique. Les experts (acteurs de l’affaire) sont convoqués par un organisateur (le tribunal) et leur témoignage est analysé par un comité de lecture (le jury). Tout expert soumis à un conflit d’intérêt trop contraignant doit s’exclure des débats et tout juré exposé à un biais d’influence doit être récusé. In fine, c’est l’organisateur qui endosse la responsabilité des conclusions rendues publiques. Et ces conclusions doivent être assorties d’attendus qui analysent en détail intérêts en jeu et influences possibles et qui explicite la manière dont chacun des experts auditionnés y était exposé.

La déclaration d’intérêts est un préalable général à l’exercice de la fonction d’expert. Il s’agit simplement de faire preuve de transparence sur ses activités, ses compétences et ses implications auprès de tiers. Tout manquement à cette sincérité serait une faute professionnelle et toute omission volontaire serait un délit. Il est toutefois insuffisant d’avoir déclaré ses intérêts pour pouvoir être auditionné dans une affaire particulière. Encore faut-il analyser l’incidence de ces intérêts vis-à-vis de cette affaire et les discuter de manière contradictoire au sein du Comité d’organisation, en écoutant les personnes concernées.

Ainsi la constitution d’un panel d’experts doit comporter deux phases. D’abord recruter des experts choisis pour leur compétence et leur expérience et faisant état d’une déclaration d’intérêts fiable (le « passeport » de l’expertise) ; ensuite sélectionner ceux qui peuvent s’exprimer librement sans souffir d’un conflit majeur (le « visa » de l’expertise). Bien entendu, le Comité d’organisation et le Comité de lecture n’omettront pas d’avoir préalablement récusé en leur sein toute personne susceptible d’introduire un biais d’influence dans l’analyse des auditions et dans la conclusion des travaux.

Médecin généraliste pendant 11 ans, Pierre Rimbaud est aujourd’hui consultant en stratégie de communication santé et membre de l’Institut Français de la Démarche Qualité en Santé – IFDQS ) Il a publié sur Carnets de santé : Conflits d’intérêts, biais d’influence : une distinction indispensable

Photo : La Seu d’Urgell (Catalogne) © serge cannasse




     
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5 Messages de forum

  • Aux journées de l’HAS de décembre 2009, Didier Tabuteau faisait remarquer qu’aucune sanction n’est jamais prise contre un expert ou supposé tel qui masque délibérément ses liens et conflits d’intérêt (j’insiste sur le “délibérément”, parce que de nombreux auteurs pensent que jusqu’à très récemment, la plupart des experts ne voyaient pas l’utilité de déclarer leurs liens, d’où leurs “oublis” ; admettons ...). Pour poursuivre votre métaphore, très pertinente, il faudrait pourtant s’y résoudre, non pas tant pour stigmatiser les coupables que pour mettre en exergue l’importance de ces déclarations. Bien entendu, cela va de pair, comme vous le soulignez, avec ce que les juristes appellent la publicité, c’est-à-dire le fait de rendre public les “attendus et conclusions”. Les récents démêlés de la ministre de la santé avec la question des experts auraient été bien plus faciles à résoudre si ses services travaillaient en toute transparence. La question de savoir si ils en sont capables est un autre débat ! Cela va aussi avec la valorisation des experts, dont les pistes sont bien tracées, mais là aussi, on ne voit pas très bien l’intention gouvernementale.

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  • Comparaison n’est pas raison, et sur cette question en médecine, la PRINCIPALE question préalable à se poser est :

    La dépendance des experts a t-elle de l’influence sur la QUALITE de leur discours et sur celle des décisions et des soins médicaux qui en découlent ?

    La réponse est apportée depuis DES ANNEES par la littérature internationale sans ambiguïté et avec un niveau de preuve (pour reprendre le langage juridique US) indiscutable.

    OUI, la qualité scientifique d’avis d’experts sous dépendance commerciale est altérée.

    OUI, les décisions et les soins qu’entraînent ces avis sont de moins bonne qualité et plus à risque que des soins fondés sur des données indépendantes des intérêts commerciaux.

    Des avis d’experts sous influences (qu’ils les déclarent ou non ! c’est démontré là encore !) constituent un FACTEUR DE RISQUE AVERE de biais de recommandations, de soins de mauvaise qualité (pouvant aller jusqu’à des décès de masse comme pour l’affaire du VIOXX) et plus chers.

    En médecine, tout facteur de risque identifié doit être géré avec efficacité à l’aide d’outils validés pour en réduire l’importance. Comme le tabagisme, l’obésité par exemple.

    Or, là encore, dans la littérature internationale, la seule intervention d’efficacité démontrée pour réduire ce facteur de risque est non pas la transparence, mais l’INDEPENDANCE des experts. La transparence ne suffit pas. C’EST PROUVÉ.

    Lire les écrits de Ray Monihan, Andrew Herxheimer, Joël Lexchin, M.A. Gagnon, Peter Mansfield, Barbara Mintzes, George Lowenstein, Jason Dana, Orlowski et Wateska, Peter Goetsche, Wazana, Kassirer, Blumenthal, Brennan, David Rothman, etc. publiés dans le BMJ, PLoS Medicine, le NEJM, le JAMA, le Lancet, etc. Lire le rapport d’avril 2009 de l’Institute of Medicine US sur les conflits d’intérêts.

    Les preuves s’accumulent, sont maintenant disponibles en français (voir la revue Prescrire, le site du Formindep, etc.)

    Un débat valide et honnête doit se fonder sur des faits et seulement sur des faits et non plus sur des opinions et des comparaisons factices qui n’ont comme objectif que de continuer à biaiser le débat et contourner la question.

    LA DEPENDANCE DES EXPERTS EST UN FACTEUR DE RISQUE SANITAIRE. C’EST UN FAIT. LA TERRE EST RONDE ET TOURNE AUTOUR DU SOLEIL. C’EST UN FAIT.

    Débattre sur la réalité de ces faits, chercher à justifier la pertinence des dépendances, n’ont plus d’intérêt sauf pour ceux qui ont intérêt à continuer à le faire croire, c’est à dire les firmes pharmaceutiques à travers leur communication.

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  • Bonjour Pierre

    La bonne comparaison judiciaire, ce n’est pas le témoin, c’est l’expert.

    Dans l’affaire Erika, il ne viendrait pas à l’idée du tribunal de mandater un expert qui travaille pour les compagnies pétrolières incriminées. En revanche, pourquoi pas les entendre comme témoin en effet.

    Avoir des experts indépendants est simple : il suffit de les rémunérer au lieu de croire qu’ils se contenteront de leurs faibles émoluments. Et bien sûr de leur interdire de travailler pour l’industrie.

    Compte-tenu des sommes en jeu, entretenir un collège d’une cinquantaine d’experts indépendants, (qui peuvent auditionner des experts dépendants) est indispensable.

    Que les membres permanents de la commission d’AMM ou de transparence travaillent pour les laboratoires est inacceptable. Là, ce sont carrément les magistrats qui sont sous influence. Entretenir le mythe "c’est nécessaire et d’ailleurs, les autres sont incompétents" est grave.

    Cela me fait penser au chargé de communication du LEEM qui déclarait que les journalistes indépendants n’étaient pas compétents... (vidéo jointe)

    Voir en ligne : Le LEEM et l’indépendance des journalistes

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  • Comme D. Dupagne, je ne suis pas certain que la comparaison experts = témoins soit adéquate. Gardons cependant cette comparaison. Dans ce cas, nous nous trouvons tous les jours devant des débats scientifiques fonctionnant comme des procès staliniens, où ne sont convoqués que les témoins à charge (les experts ± liés à l’industrie), où l’avocat général serait chargé d’assurer à la fois la défense et l’accusation…

    Si l’on considère, comme vous le sous-entendez, que les experts qui n’ont pas de lien avec le fabriquant d’un produit de santé sont suspects d’être incompétent, comment trouver alors des "témoins" pour la "défense" ?

    Heureusement, faire une expertise c’est avant tout appliquer une méthode de travail rigoureuse, savoir poser les bonnes questions et savoir se documenter. Et cela est à la portée de nombreuses personnes qui n’ont pas de lien avec l’industrie (cf la revue Prescrire).

    Je déclare avoir un lien d’intérêt avec la revue Prescrire, dont je suis salarié.

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  • Qui sait de quoi y cause ?

    12 avril 10:47

    un expert, c’est d’abord des compétences. Contrairement à ce que vous croyez, les experts choisis par les institutions officielles n’ont souvent que peu publiés dans les revues scientifiques de haut niveau. C’est facile à vérifier, il y a des bases de données qui permettent de vérifier la qualité et le thème des travaux des experts. un expert, c’est aussi l’indépendance. Pas seulement vis à vis des industriels, mais aussi vis à vis des instances officielles. Cette indépendance il faut la protéger. En France, les lobbys sont de plus en plus puissants et il n’y a pas de contre pouvoir. Les instances officielles mettent à pied, ou cautionnent les mises à pieds d’experts qui déplaisent.

    Un cas récent en cours a été publié par le British Médical Journal en février 2009. Et oui, la situation est si grave en France que ce sont les anglais qui la dénoncent. (Paul Benkimoun. Doctor’s sacking is setback for French public health, supporters say. BMJ 2010 ;340:c711). En France, différents médias présentent ce cas avec en particulier Domique Dupagne (atoute) ou Roger Lenglet (Charlie Hebdo du 7 avril) Ce cas a commencé le 15 décembre 2009. Au 12 avril 2010, la seule réponse des différentes institutions officielles : instruction à charge et production de documents a posteriori. La situation s’est aggravée. Malgré les très nombreux soutiens nationaux et internationaux, les institutions officielles s’enfoncent dans la schizophrénie.

    Les institutions officielles ne veulent pas surtout pas d’experts indépendants. Elles veulent contrôler les experts ! Comme les industriels. Comme les lobbys. Un des hauts responsables d’une des institutions officielles chargée d’évaluation en santé est même capable de justifier le renvoi d’une personne en raison du « caractère incontrôlable de l’intéressé ». L’intéressé publie des articles dans des revues scientifiques de haut niveau et est reconnu par ses pairs. Il est encore plus dangereux.

    Voir en ligne : Public, à ta santé !

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