Aurengo André
septembre 2009, par serge cannasse 
Le Pr Aurengo est l’un des experts français reconnus internationalement pour les problèmes de santé liés aux champs électromagnétiques. Il plaide ici pour une approche dépassionnée et rationnelle, fondée sur l’examen des données scientifiques et le refus des amalgames. Pour lui, s’il existe effectivement un doute sur l’association entre leucémie infantile et champs électromagnétiques de très basse fréquence, il tient à la nature même des études épidémiologiques et à la grande rareté de la pathologie ciblée. Quant à l’électrohypersensibilité, elle est certes une maladie, mais qui relève de la psychiatrie, et non de la biophysique.
Avons nous des certitudes à propos des effets sur la santé des lignes à très haute tension ?
Nous savons tout d’abord que les niveaux d’énergie des ondes électromagnétiques émis par ces lignes sont de plusieurs ordres de grandeur plus faibles que ceux rencontrés naturellement dans l’organisme. Par exemple, il faudrait que leur fréquence (50 Hz) soit 1013 fois plus élevée pour endommager l’ADN et provoquer des mutations à l’origine de cancers éventuels ; le champ électrique qu’elles induisent à travers les membranes biologiques est 10 milliards de fois plus faible que le champ naturel. On ne connaît aucun effet significatif de ces ondes sur les systèmes biologiques.
Aucun ?
De nombreuses hypothèses ont été avancées. Elles ont toutes été écartées, soit parce qu’elles n’avaient aucune consistance d’un point de vue biophysique, soit parce que les études réalisées ne les ont pas confirmées.
La plus intéressante concerne la sécrétion de mélatonine. Cette hormone, sécrétée pendant la nuit, indique à notre organisme s’il fait jour ou nuit. Deux données étaient en faveur de son rôle éventuel dans l’hypothèse d’un lien entre cancer et champs électromagnétiques. D’une part, chez des souris de laboratoire, elle s’oppose au développement de tumeurs mammaires induites chimiquement. D’autre part, sa sécrétion, maximale dans l’obscurité, s’effondre à la lumière, naturelle ou artificielle. Or celle-ci est constituée d’ondes électromagnétiques. L’hypothèse était qu’il existait un lien entre l’apparition de cancers et l’inhibition éventuelle de la sécrétion de mélatonine par des champs électromagnétiques.
Plusieurs expériences conduites chez des rongeurs et chez des babouins ont donné des résultats contradictoires sur l’influence de ces champs sur la sécrétion de l’hormone. Mais plusieurs études très rigoureuses conduites chez l’homme n’ont montré aucune différence entre les personnes exposées et les autres.
L’explication est venue ensuite. L’information sur le niveau de lumière ambiante est donnée par 2% des cellules ganglionnaires de la rétine, que l’on considérait comme de simples cellules de transmission de l’information donnée par les cellules de la vision (cônes et bâtonnets). La gamme de fréquences auxquelles ces cellules ganglionnaires sont sensibles est voisine des fréquences visibles par l’œil humain, c’est-à-dire très éloignée de celle des champs électromagnétiques mis en cause.
Il y a d’autres certitudes ?
Le seul risque pour lequel il existe encore un doute est celui des leucémies de l’enfant. Ce risque, si il existe, est très faible et, comme les leucémies de l’enfant sont heureusement une maladie rare, on se trouve à la limite de ce peuvent détecter les études épidémiologiques. Celles-ci, qui sont,de type « cas-témoins », sont contradictoires et souffrent toutes des incertitudes sur le niveau d’exposition aux champs, estimé rétrospectivement, ce qui rend difficile toute conclusion. A l’issue d’une étude britannique de grande envergure, négative, publiée en 1999 dans le Lancet, le « pape de l’épidémiologie », Sir Richard Doll, concluait même à l’inutilité d’études supplémentaires. En 2001, le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer – OMS) a classé les champs électromagnétiques de très basse fréquence dans la catégorie « possiblement cancérogène », comme le café et les pickles. Cela signifie qu’il y a une association statistique crédible, mais pouvant être due à des facteurs de confusion, des biais de sélection ou des erreurs de classification. Pour le CIRC, il n’est pas prouvé que l’exposition à ces champs soit la cause de leucémies de l’enfant. L’étude de Draper, publiée en 2005, montre un excès de risque de leucémie de 20% à proximité des lignes, mais à une distance telle qu’il n’y a plus de champ électromagnétique !
Pourquoi de telles contradictions entre les études épidémiologiques ?
Les niveaux des champs magnétiques sont très variables d’un endroit à l’autre, ce que montrent bien les enregistrements faits par un appareil porté par une personne quelconque dans la vie de tous les jours. Ces niveaux augmentent sensiblement à de nombreuses occasions, le plus souvent brièvement, par exemple, en passant près d’un four micro-onde en marche ou d’une machine à café. Les études épidémiologiques se fondent sur des « indicateurs d’exposition » ou sur des mesures conduites lors de l’étude alors qu’il faudrait connaître l’exposition cinq ou dix ans avant l’apparition de la maladie. Ces données d’exposition sonc très incertaines. Or pratiquement aucune étude n’intègre cette incertitude en utilisant des techniques statistiques adéquates. Il faudrait les reprendre en tenant compte de la précision avec laquelle l’exposition a été évaluée et examiner si les études positives le sont réellement (négliger les incertitudes conduit à sous-estimer l’intervalle de confiance du risque calculé ; cela ne risque pas de transformer une étude négative en étude positive ; en revanche certaines études négatives peuvent l’être par manque de puissance statistique).
Un bon exemple est l’étude Draper : l’indicateur choisi pour l’exposition est la distance aux lignes haute tension de la maison où est né l’enfant observé. Il est évidemment très imprécis !
Est-ce que cela implique que les sources de risque sont très nombreuses ?
Les craintes se focalisent sur les lignes à haute tension, cause éventuelle d’effets non avérés, alors qu’effectivement, les sources de champs électromagnétiques à très basse fréquence sont nombreuses. La valeur limite de l’intensité de ces champs pour laquelle a été évoquée un risque pour la santé est 0,4 µT. C’est une intensité à laquelle une très faible partie de la population française est exposée et, dans 80% des cas pour une cause autre que les lignes à haute tension (par exemple, éclairage public, gaine électrique montante d’un immeuble, radio-réveil). Une application stricte du principe de précaution réclamerait donc l’interdiction de la plupart des appareils électroménagers et des transports en commun.
De toute façon, si le risque pour la santé était significatif dans la population générale, les études épidémiologiques l’auraient déjà montré, et si le risque existait, il ferait appel à un mécanisme complètement inconnu, ce qui est très improbable, étant donné ce que nous savons aujourd’hui des cancers. Dans ces conditions, la seule façon de trancher avec certitude serait de conduire une étude prospective durant une dizaine d’années et portant sur plusieurs dizaines de milliers d’enfants, avec des mesures régulières, ce qui semble tout-à-fait irréalisable.
En revanche, il est possible de connaître avec plus de précision les niveaux et les variations d’expositions auxquelles sont soumis différentes catégories de la population. C’est l’objet de l’étude EXPERS actuellement en cours, conduite par Supélec à la demande de la DGS (Direction Générale de la Santé). On saura ainsi dans quelques mois quelles sont les principales sources d’exposition dans la vie courante et quels sont les groupes particulièrement exposés. On pourra peut-être définir ainsi des populations cibles pour d’éventuelles futures études.
Que penser des effets sur les animaux ?
Plusieurs éleveurs ont signalé des troubles survenant sur leur bétail situé à proximité de lignes à haute tension. Ces troubles, bien réels, ne sont pas dus aux champs électromagnétiques. Ils sont provoqués par des courants induits ou des courants parasite dans des installations mal isolées, qu’il suffit de mettre à la terre correctement pour les faire disparaître. Ces troubles sont par exemple, une décharge légère survenant brutalement chez une vache en train de boire. Elle en éprouve un stress qui, à la longue, peut provoquer des effets sur sa santé. Il faut insister : il n’y a ici aucune pathologie inconnue survenant mystérieusement, mais un phénomène connu que l’on peut corriger.
Qu’est-ce que l’électrohypersensibilité ?
Mises en présence de certains dispositifs électriques, surtout les téléphones portables et les antennes relais, mais aussi parfois les lignes électriques à haute tension, certaines personnes développent des troubles variés. Le phénomène a donné lieu à de très nombreuses études qui permettent de conclure avec certitude qu’il s’agit d’une forme particulière de phobie. En effet, lorsqu’elles sont placées auprès d’un appareil pouvant générer des champs électromagnétiques, ces personnes sont incapables de déterminer si ces appareils fonctionnent ou pas, donc s’ils génèrent des champs ou pas.
Ces personnes sont réellement malades. Leurs troubles ne sont pas dus aux champs électromagnétiques, mais à l’idée qu’ils s’en font. Certaines associations contestent cela en invoquant la « reconnaissance » par la Suède de cette pathologie. A partir du moment où les gens sont malades, n’importe quel médecin fera de même, comme la Suède, sans pour autant se tromper de cause. Il est intéressant de comparer cette maladie avec l’agoraphobie : est-ce que les associations de malades réclament la fermeture des grands magasins ?
La gravité de l’électrohypersensibilité est très variable. Les troubles entraînent parfois un handicap social sévère ; ces personnes nécessitent une prise en charge adaptée. L’électrohypersensibilité peut même devenir collective, comme un épisode récent dans une commune de la région parisienne l’a montré : un nombre important de personnes sont tombées malades après la pose d’une antenne-relais. Pourtant, elle n’avait pas été branchée !
En dehors de cette pathologie, qui n’est pas due aux champs électromagnétiques proprement dits, les données scientifiques sont plutôt rassurantes. D’où vient l’inquiétude de la population ?
Il y a plusieurs façons d’en rendre compte. La culture scientifique des Français est faible, ce qui rend difficile toute explication un peu compliquée : tout le monde veut se forger une opinion, mais peu acceptent d’acquérir les connaissances minimales nécessaires. Quant à la culture du risque, elle est nulle ! Notre vie nous conduit à prendre des risques que les Français ressentent d’une manière très éloignée de leur dangerosité réelle comme le montre bien le « Baromètre des risques » que publie chaque année l’IRSN. C’est flagrant pour les cancers : l’attention se porte sur les facteurs environnementaux alors que les principales causes se trouvent dans les modes de vie. Ou pour les transport automobiles : le risque est avéré et important, mais tout le monde l’accepte. Il est possible qu’en définitive, nous acceptions mieux la certitude d’un risque important que l’incertitude d’un risque faible ou nul.
Le deuxième type d’explications porte sur l’attitude de nombreux médias, qui réclament des réponses à l’emporte-pièce : « C’est dangereux ou pas ? » Certains prêcheurs d’Apocalypse et certaines associations y trouvent leur compte, avec des discours simplistes et des affirmations non fondées, mais qui passent beaucoup mieux dans l’opinion que les discours des scientifiques, forcément nuancés et, de ce fait, réputés (souvent à juste titre) académiques et ennuyeux.
Enfin, la littérature scientifique elle-même a une part de responsabilité. Celle qui est à destination du grand public est de qualité très inégale, mais même les journaux scientifiques les plus sérieux, avec comité de lecture, éditent parfois des articles de qualité douteuse. Cela est dû à la pression énorme qui s’exerce actuellement sur les scientifiques pour publier, pouvant les conduire, par exemple, à donner des résultats préliminaires qui ne seront pas confirmés par la suite, mais qui garantissent leur antériorité au cas où ils se révéleraient justes.
C’est pour cela que la littérature scientifique doit être examinée par des groupes d’experts reconnus internationalement et rassemblés par des institutions dont c’est le rôle, là aussi reconnu internationalement, par exemple, l’OMS, le CIRC, l’EMF en Europe, ou par exemple, l’Afsset ou l’Inserm en France.
Vous récusez donc les initiatives du type de celles qui aboutissent au rapport BioIniative ?
Je ne suis pas le seul ! L’OMS et l’ICNIRP (Commission Internationale de Protection contre les Rayonnements non Ionisants) n’ont pas voulu le commenter en expliquant que ce n’était pas un rapport scientifique. Le Health Council des Pays Bas (équivalent de notre Haut Conseil de Santé Publique) a conclu que que « le rapport BioInitiative n’est pas un reflet objectif et équilibré des connaissances scientifiques disponibles ».
L’indépendance des experts est pourtant remise en cause par certaines critiques.
Il y a effectivement une tentative de diabolisation des experts institutionnels au motif qu’ils ont parfois des contacts avec l’industrie. Il est vrai qu’il est fondamental de déclarer ces contacts pour assurer la transparence des « conflits d’intérêt ». Mais les contacts avec l’industrie sont inévitables, ne serait ce que parce que celle-ci a besoin des avis des experts qui ont eux-mêmes besoin des informations dont elle dispose. Cela ne veut pas dire que les experts sont sous influence : les discussions dans la communauté scientifique sont suffisamment intenses pour que celle-ci soit le plus souvent repérée.
Personnellement, je suis membre du Conseil d’Administration d’EDF qui détient le capital du Réseau de Transport de l’Electricité (RTE). Je suis représentant de l’Etat à ce conseil, donc non rémunéré.
Quant au rapport BioInitiative, si sa principale auteure n’a pas de conflit d’intérêt avec l’industrie, elle est en revanche à la tête d’une société qui commercialise des services pour lutter contre les effets nocifs supposés des champs électromagnétiques ! Mais cela, tout le monde l’oublie.
Ce texte est paru dans le supplément au numéro 824 du 16 juin 2009 de la Revue du praticien médecine générale, avec le soutien de RTE (Gestionnaire du Réseau de transport électrique).