La santé précaire au travail
décembre 2008
Même s’ils ne font l’objet que récemment d’une attention relativement large des médias et des décideurs, les effets du travail sur la santé sont étudiés depuis longtemps. Dans un article publié par le Centre d’étude de l’emploi, Sylvie Célérier fait remarquer que, le plus souvent, les travaux qui y sont consacrés postulent au moins implicitement qu’au départ, les travailleurs sont en bonne santé. Comme le montrent plusieurs études, cela n’est évidemment pas toujours vrai. Pour elle, il faut donc s’interroger sur les conséquences de ce qu’elle nomme une « santé précaire » sur les parcours professionnels, qui jusqu’à présent ont donné lieu à bien moins de travaux.
La notion de santé précaire ne recouvre pas exactement celle de maladie, dont elle rappelle la belle définition donnée par George Canguilhem : « une réduction de la marge de tolérance aux infidélités du milieu ». Elle caractérise les situations où les possibilités des individus sont marquées par l’instabilité et l’incertitude ou, en continuant à suivre Canguilhem, celles qui imposent un changement « d’allure de vie », en conservant au mot allure ses trois sens : vitesse, rythme, apparence.
Qu’est-ce que cela a à voir avec le travail ? Sylvie Célérier explique que les rapports entre maladie et travail sont étroitement encadrés par des définitions juridiques : celles d’incapacité durable (arrêt maladie) ou partielle (invalidité) et celle d’inaptitude. Ces définitions sont articulées autour de l’exemption de travail et leur application dépend du jugement d’experts ( une "ronde de médecins"). Elles ne tiennent pas compte de la souffrance et nient un rôle actif au malade. Elles supposent même un jugement moral sur lui, comme l’énonce Talcott Parsons (un grand sociologue américain qui a notamment travaillé sur les organisations et les médecins) : « la maladie est une déviance que la société doit rigoureusement canaliser », précisément grâce aux experts et au « jeu réglé » entre médecin et patient. Pour s’en convaincre, il suffit de penser aux « abus » des arrêts de travail régulièrement mis en avant.
Or la « santé précaire » change le rapport au travail, qu’elle soit issue de la maladie ou non. Deux données pour l’illustrer : une étude de la DREES (2006) a montré que 43 % des personnes atteintes de cancer étaient actives au moment du diagnostic et que dans leur grande majorité, ils le restaient ou le redevenaient deux après ; plus de la moitié des travailleurs âgés d’au moins 50 ans ont des troubles de santé (fatigue, douleurs, troubles du sommeil, nervosité, etc).
Ces trajectoires de maladie (pour reprendre le terme proposé par Sylvie Célérier, qui recouvre tout ce qui se passe pendant, après et autour de la maladie) ou ces troubles retentissent sur le travail. La plupart du temps cependant, les salariés n’osent pas en parler, de peur d’une perte de statut, d’activité ou de salaire. La sociologue propose donc de « rompre le silence », de développer les études sur le sujet et d’adapter l’entreprise au salarié, juste retour de l’adaptation du salarié à l’entreprise.
Sylvie Célérier. Santé précaire et travail : quelques perspectives sociologiques. Connaissance de l’emploi, juillet-août 2008. Téléchargeable sur le
site du CEE